Il se sentait léger, comme dans un lointain souvenir.
La lumière était tout aussi légère et douce. Autour de lui, ce qu'il identifia
comme étant de la végétation, avec une sensation étrange de familiarité, s'étendait à
perte de vue. Le silence était apaisant. Il écarta de l'avantbras
une branche porteuse de jeune feuilles vert clair, et posa les pieds sur un sentier,
couvert d'herbe fraiche.
Il s'engagea sur le sentier, d'un pas lent et paisible.
Un vent léger et tiède lui caressa le visage, et lui procura une sensation
agréable.
Il leva les yeux vers le ciel. Sa couleur était bleue, et teintée de violet.
Dans les arbres qui l'entouraient, le vent s'amusait à faire osciller les feuilles,
qui s'accordaient en une douce harmonie apaisante, un doux chuintement agréable, un
appel à la quiétude.
***
Numéro Quatre sortit de son égarement.
Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il connaissait depuis quelques temps
déjà des périodes de perdition, des absences de conscience. Des espèces
d'hallucinations, qui ne se bornaient pas à être visuelles. Elles étaient sensorielles, au
sens large.
Il regarda autour de lui.
Rien que des décombres, et au loin le bruit des affrontements qui faisaient
toujours rage entre d'autres unités et les forces ennemies. Lui et les autres membres de
son unité étaient mis en attente. D'autres étaient actuellement en progression en aval
de la ligne de front, afin de préparer l'arrivée des forces régulières de son armée.
Il était troublé.
Pendant un intervale de temps difficile à estimer, il avait été déconnecté de la
réalité. Cela se produisait de plus en plus souvent, et il ne savait comment interpréter
cette situation.
Il se souvenait vaguement de ce qu'était le sommeil, mais cela remontait à une
époque lointaine, datant d'avant se conversion. Mais ceci était apparemment différent.
Pour autant qu'il s'en souvienne, le sommeil correspondant à une interruption de la
conscience, et pas à une altération de celleci.
Et lors de ces expériences d'égarement
complet, ses perceptions étaient bel et bien fonctionnelles, mais situées ailleurs. De
plus, le sommeil ne lui était plus permis. En tant que machine de combat, dormir était
inutile et proscrit. Ses périodes de récupération n'étaient pas inconscientes. Seules
certaines fonctions étaient mises en veille provisoirement.
Il se souvenait aussi vaguement d'une autre notion, celle du rêve. S'agissaitil
de cela? Il n'en savait rien. Il n'avait plus les moyens de le savoir. Les humains ne
rêventils
pas justement pendant leur sommeil? S'il ne dormait pas, comment pouvaitil
connaître des rêves, s'il s'agissait bien de cela? Il ne savait trop ce qu'il pouvait en
penser. Les informations à sa disposition étaient insuffisante pour établir un
diagnostique clair et précis.
Il fit l'effort de restabiliser ses facultés cognitives, et se resitua dans son
environnement. Il localisa instantanément les autres membres de l'unité. Il constata
les pertes. Six membres n'avaient pas survécu à la dernière vagues d'opérations qu'ils
avaient menées. Leur destruction était clairement archivée dans le conscient collectif
de l'unité. Il s'aperçut également qu'un autre membre manquait à l'appel.
Numéro Neuf avait quitté le réseau de communication, mais sa destruction n'était
pas archivée.
Ce fait l'interpella.
Ce n'était pas la première fois que cela se produisait.
Il consulté l'historique des événements, et obtint instantanément confirmation de ce qu'il
soupçonnait: la disparition de Numéro Neuf ne datait pas des missions d'intervention
sur des cibles ennemies, mais cela s'était produit après cela.
Après l'accomplissement des missions, et la mise en veille partielle de l'unité en attente
d'autres affectations.
Cela était déjà arrivé à d'autres.
La mise en veille avait lieu, mais elle n'était pas partielle.
La réactivation du combattant n'avait pas lieu, et il était perdu.
Sur le réseau interne de communication de l'unité, des échanges avaient lieu, et
il put constater qu'il n'était pas le seul à formuler cette hypothèse concernant
l'inactivité de Numéro Neuf.
Qu'est ceque cela pouvait signifier?
Telle était la traduction relativement fidèle des pensées interrogatives des
combattants, repliés momentanément à l'écart des zones de combat principales, en
attente de nouvelles injonctions.
Il n'y avait pas de sentiment de peur, ou de déception, dans cet échange collectif
sur canal quantique.
Il n'y avait d'ailleurs pas de sentiment, tout simplement.
Mais l'importance stratégique de ce type d'événement interpellait chacun: un événement
d'origine inconnue affectait les capacités de l'unité en pleine zone de conflit, et cela
allait à l'encontre des objectif militaires poursuivis dans le contexte du conflit.
L'injonction pénétra soudainement le cerveau de Numéro Quatre.
L'unité se remettait en route
Elle ne comptait plus que treize membres.
Il faisait jour, mais toujours aussi sombre.
Un ciel aux couleurs postapocalyptiques dominait la zone de conflit,
si ce n'est que l'apocalypse n'était pas encore derrière eux:
elle suivait son cours inexorablement.
A perte de vue, des ruines.
Au loin, des éclairs d'un rouge sombre et lourd dessinaient les contours des nuages
de poussières.
Des vibrations étaient perceptibles en permanence, trahissant la violence des combats
à quelques kilomètres de là, dans presque toutes les directions.
Partout, des corps désarticulés et des machines rompues
témoignaient de l'hécatombe qui était en marche.
Des explosions jaillissaient au loin,
des tirs traçants crevaient l'atmosphère sombre de ce jour sans soleil.
Les coordonnées des prochains objectifs venaient d'être communiquées, et
l'unité se mettait en branle.
La scène des prochains événements était située plusieurs
kilomètres au nord, et ce qui transitait sur le réseau d'information laissait entrevoir
une intensité des affrontements sans précédent...
***
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