Il s'approcha à nouveau, et contempla la Tour d'en face.
Si celle là était aussi sous l'effet d'un enchantement quelconque, ce dernier
n'avait pas encore pris fin. L'autre Tour était en effet régulière et imposante. Elle était
belle, et il eut la conviction qu'il la découvrait telle qu'elle était. Il ignora les saccades
fugaces qui tentaient de le rappeler au fond du simulacre de son propre édifice, et il
s'approcha de la large ouverture pratiquée dans le mur épais.
L'autre Tour dominait une forteresse qui semblait forte. Il y distinguait des
traces évidentes d'avaries, de dégâts multiples dus sans doute à d'anciennes luttes lui
ayant causé de multiples et profonds préjudices, mais la forteresse semblait avoir tenu
bon. Elle se dressait toujours noblement à sa place, et elle n'était pas dénuée d'éclat.
Bien loin de là, même!
Le vent léger sifflait au travers des interstices de sa forteresse abîmée, et il
savoura la douce lumière dans laquelle il baignait. Cette belle lumière qui avait fait
appel à lui. Cette belle lumière qui lui avait ouvert les yeux.
Il fermait les yeux, et il l'entendait à présent. Cette belle lumière et le vent léger
qui l'accompagnait lui chuchotaient des mots à l'oreille, des mots qu'il pouvait
distinguer à présent.
«
Fais comme l'oiseau», lui disait la voix véhiculée par la lumière et le vent.
La voix continuait:
«
Chevauche le vent et suit la lumière.»
Il fut quelque peu désarçonné d'avoir compris si distinctement les paroles qui semblaient venir de la Tour d'en face.
«
Viens à moi, tu sais que tu le peux.»
Un brusque chamboulement s'opéra au plus profond de lui.
Il remit en perspective tellement de choses, durant un bref instant. Il repensa à cette forteresse, qui s'étendait sous ses pieds, à cette Tour dans laquelle il avait trouvé refuge. Il l'avait
vraisemblablement érigée pour se préserver de l'extérieur, mais elle s'était bien vite transformée en piège qui s'était refermé sur lui-même. A la fois son refuge et son fardeau, et plus tard
probablement aussi son tombeau. Mais la lumière était intervenue. Elle s'était frayé un passage au travers de la coquille d'illusion, et une part de lui avait été en mesure de la percevoir pour se
laisser guider.
Il réalisa aussi la puissance qu'il avait fallu déployer pour édifier un tel refuge, et l'ampleur impressionnante des mécanismes qui avait dominé son élaboration et sa propre mystification.
Il avait été capable de modeler son environnement pour ériger cette forteresse.
Et si ses capacités pouvaient être exploitées à d'autres fins?
Et si cette capacité qu'il semblait avoir sur sa propre vie pouvait lui permettre d'accomplir des choses d'une ampleur comparable, mais de nature différente?
Il reconsidéra alors la Tour d'en face, et il fut à nouveau envahi par la même sensation.
Une présence douce et sublime veillait au sein de cette forteresse pourtant aux allures redoutables. Mais l'illusion, il connaissait cela. Il l'avait subie lui-même bien trop longtemps, et il
n'était pas dupe. L'aspect redoutable ne devait pas le dissuader d'en sonder la nature profonde, qui était sans aucun douce d'une beauté inégalable.
Il se sentit irrésistiblement attiré par cette autre Tour, qui l'appelait, l'incitait à franchir la distance.
Il escalada l'ouverture, et regarda droit devant.
Il avait fait bien plus prodigieux mais à mauvais escient. Ce qu'il s'aprêtait à faire, il sentait que cela pouvait être à sa portée.
Il ne réfléchit pas davantage, décida de faire confiance à la voix.
Il s'élança droit devant...
***
Il progressa de façon fluide et légère dans les airs.
En-dessous, des décors fabuleux s'étendaient à perte de vue. Et dire que pendant toutes ces années il s'était coupé de tout cela, plongé dans les recoins les plus obscurs de son refuge!
Il approcha rapidement de la Tour.
Il entrevit des ouvertures dans les murs blancs, et il en choisit une à proximité de son sommet.
Une fois sur place, il s'engouffra dans l'ouverture et pénétra dans une pièce chaleureuse, où règnait une douce lumière qui lui semble familière, et cette fois il en identifia l'origine.
Au milieu de la pièce, se trouvait une fleur magnifique. Une fleur d'où émanait une splendide douceur. Il la contempla un moment, et sentit une présence apaisante envahir la pièce.
Il se tourna et vit apparaît une superbe femme aux longs cheveux noirs qui le regardait. Il émanait d'elle un charme mystérieux.
Elle désigna la fleur du regard et prit la parole. Il reconnut aussitôt la présence contenue dans la voix qui luit avait été colportée par la lumière et par le vent.
«Cette fleur est une partie de moi. C'est une Fleur de Patience. Elle m'a permis d'attendre que tu lèves les yeux et perçoives sa lumière. Tu as entamé un long chemin, tout comme moi.»
Il la regarda et il entama une longue conversation avec elle.
Elle lui montra progressivement les différentes parties de sa Tour, et il en fit de même. Il entreprit rapidement de rendre un certain éclat à son propre Edifice, mais cette fois sans avoir recours
au simulacre destiné à obscurcir sa propre perception de la réalité.
L'un avec l'autre, ensemble, il restituèrent à sa Tour une apparence noble et apaisante. Les ruines reprirent vie, et il s'émerveilla lui-même lorsqu'il constata à quel point ses capacités lui
permirent d'accomplir des belles choses.
Ensemble, ils en accomplirent de merveilleuses.
Et lorsqu'il repense à ses premiers mots, lors de leur premier face à face, il sait à quel point il a entamé un long chemin. Régulièrement, des saccades se reproduisent, provoquant des soubressauts
dans sa perception des choses. Des bribes d'illusions s'acharnent toujours et encore pour reprendre vie. Une lutte acharnée est en cours au plus profond de lui. Il ne le sait que trop bien. Et la
route sera encore semée de multiples embuches, plus sournoises les unes que les autres.
Mais un véritable élément nouveau est apparu.
Le chemin sera long, certes. Mais il a la conviction indéfectible d'une chose...
Ce chemin, il ne le parcourera pas seul.
Et cela fait toute la différence...
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