Jeudi 20 août 2009
4
20
/08
/Août
/2009
18:24
L’obscurité de la pièce était totale, impénétrable.
Troublant le silence, la respiration forte d’un homme se répercutait dans l’ombre.
De temps à autre, un murmure s’échappait de ses lèvres, sans toutefois dépasser le seuil de l’intelligibilité.
Puis soudain, une parole déchira le silence alors qu’il se redressait brusquement sur son séant, le regard farouche perdu dans l’obscurité.
- Qui suis-je ?
S’entendre prononcer cette question à voix haute acheva de l’éveiller.
Sa respiration se calma et il reprit ses esprits.
Un simple glissement de la main sur la paroi murale dissipa doucement les ténèbres et il jeta un coup d’œil autour de lui.
La chambre, le grand lit, les meubles lisses de couleur claire, la paroi coulissante de la penderie où ses effets personnels étaient soigneusement rangés, l’encadrement du
passage menant à la salle de séjour de ses quartiers privés, le sol mat, et la noirceur insondable de la large baie vitrée opacifiée à sa demande…
Tout un environnement familier s’étalait sous ses yeux.
Il passa furtivement une main moite sur son visage encore endolori par le sommeil, et il soupira bruyamment, comme pour chasser les dernières réminiscences du cauchemar qui, une
fois de plus, avait profité de la vulnérabilité de sa solitude narcotique pour l’assaillir, et le replonger dans ses souvenirs.
Les souvenirs d’une époque qui avait fait de lui ce qu’il était devenu.
Complètement nu, il se leva dans la lumière discrète et se dirigea lentement vers la baie vitrée qu’il toucha délicatement. Tout comme l’obscurité ambiante quelques instants plus
tôt, l’opacité de la grande paroi lisse se dissipa, et progressivement la vue qu’il dominait de sa position s’offrit à son regard.
Il faisait encore nuit, sur la vaste cité.
Les constructions titanesques se dressaient vers la voûte sombre du ciel, défiant le regard même de ceux qui les avaient érigées pour en faire leur monde. Les allées, tant
verticales qu’horizontales, fuyaient de toute part. Des festivals lumineux émanaient de ces constructions, ainsi que de la multitude de passerelles qui les unissaient à toutes altitudes, pour en
faire un lacis inextricable de verre, de polymère et d’acier.
Les véhicules qui circulaient glissaient dans un silence qui n’était qu’apparent le long de ces allées multiples et intriquées.
Ses yeux longèrent les constructions massives, biotope maintenant naturel de dizaines de millions d’individus, et s’enfouirent plus bas, bien plus bas, dans les profondeurs de la
Cité.
Là où son regard ne distinguait plus quoi que ce soit, mais où il put un instant s’attarder sur ses souvenirs
. Comme pour en pondérer toute la mesure, les remettre une fois de plus en perspective, et peut-être en extirper une sorte de quiétude alors qu’ils renvoyaient à une époque si éloignée…
***
Planqué derrière la poubelle puante où grouillait manifestement une petite troupe de rats fouinant dans les immondices, Gab scrutait l’obscurité pour vérifier si la voie était
libre. Il savait que s’il émergeait de sa cachette au mauvais moment, il serait tué.
Rien de moins. Il en connaissait plus d’un qui n’était jamais réapparu après une sortie dans le quartier, et il en avait lui même vus plusieurs douzaines se faire avoir. Il n’en était jamais
resté grand chose.
Les plus chanceux étaient morts sur le coup. Une fois, il en avait entendu un hurler tout au long de son agonie pendant plus de trois heures, et sa torture avait aussi été celle de celles et ceux
qui s’étaient trouvés là pour l’entendre.
Les quelques vêtements dégueulasses qu’il portait arrivaient à peine à le vêtir.
L’humidité amplifiait le désagrément dû au froid de la saison.
Et encore ! Ce n’était pas l’hiver. Quand il déplorait la situation, il songeait aux hivers précédents et se basait sur ces mauvais souvenirs pour se donner du courage en se persuadant que la
situation avait été bien pire.
Le bruit d’un véhicule sur une avenue adjacente le fit presque sursauter, mais il se ressaisit rapidement. Il ne devait pas se laisser distraire, et plutôt être attentif à son
voisinage plus direct.
C’était là que sa survie immédiate se jouait, et pas deux cents mètres plus loin.
Loin au-dessus de lui, la cime des gratte-ciel narguait la couverture nuageuse alimentée davantage par la pollution que par les caprices de la météo.
Les lumières qui criblaient les surfaces lisses des structures imposantes conféraient aux immeubles l’allure d’immenses boites noires percées de trous, au centre desquelles de puissantes
sources lumineuses auraient été déposées.
Gab contempla un moment les passerelles qui dominaient avec condescendance le monde d’en-bas, le sien.
Les gens qui passaient par ces allées suspendues reliant entre elles les constructions majestueuses et inquiétantes de la ville haute ne connaissaient probablement rien du quotidien de
Gab.
Jamais ils n’avaient foulé le sol des ruelles qui, autrefois, avaient été le théatre d’activités diverses et florissantes.
Tout comme probablement jamais Gab n’arpenterait ces avenues verticales qui menaient à cet autre monde, à la fois lumineux et obscur, qui dominait le sien de toute sa hauteur et de toute sa
froideur, et dont les déchets constituaient son quotidien et pour ainsi dire son unique ressource d’existence,
Il n’avait que dix-huit ans, et pourtant sa longévité faisait de lui un des plus anciens gosses de la rue du monde d’en-bas. Rien ne l’effrayait vraiment, mais son instinct de
survie le motivait à faire en sorte de ne pas se faire avoir, même si parfois il lui arrivait de songer que la mort serait pour lui un véritable soulagement.
Mais le jour où elle viendrait le frapper, il comptait bien ne pas laisser à ceux qui fréquentaient ces ruelles le soin d’en décider.
Un gibier. Voilà ce qu’il était.
Aucune réglementation n’interdisait cela, alors on estimait cela permis.
C’était du moins ce qu’il en pensait. Les communautés croupies dans les sous-sols et les bâtiments défraîchis tentaient d’ignorer cela, et ceux qui vivaient dans les tours d’aciers et de
verre n’en avaient cure.
En avaient-ils connaissance ? Il n’en savait rien.
Mais ce dont il était certain, c’était que lorsqu’on était un gosse des rues et qu’on vivait au niveau de ce qu’on appelait les Strates de la Terreur, on avait aucun recours. Se planquer pour
survivre.
Pas d’autre endroit où aller, et aucune issue à l’horizon.
L’horizon, d’ailleurs, c’était la noirceur des constructions, limitée par la pénombre du jour ou bien l’obscurité de la nuit. Des remparts de béton, d’acier, ou de matériaux
composites marquaient la limite de son monde.
Gab n’avait même jamais eu l’idée qu’il puisse y avoir quoi que ce soit au-delà. Seules ces ruelles sombres et interminables, ces allées souterraines, et ces vieilles constructions négligées
par les autorités constituaient son quotidien et sa perspective sur le monde.
Et pour lui, le reste du monde, c’était dans les hauteurs qu’on devait le trouver…
Une détonation le fit sursauter! C’était tout proche.
Des bruits de pas précipités s’ensuivirent.
Là, plus de doute, il avait intérêt à rester planqué derrière sa poubelle.
Une silhouette se présenta dans son champ de vision, et il se contenta de l’observer discrètement.
C’était bien ce qui lui avait semblé !
Un Uniforme ! Ils faisaient une de leurs descentes.
Quand on croupissait ici-bas depuis autant d’années, on finissait par scruter le moindre signe, le moindre silence suspect. Et parfois, les plus petits indices étaient les plus éloquants. Il
avait eu ce pressentiment plusieurs heures auparavant. Tout était silencieux.
Trop silencieux.
Et il s’était douté que des têtes allaient tomber…
Une fois de plus, cette couche infâme de la cité allait mériter son surnom...
Au loin, un cri atroce déchira le silence, et Gab constata que la silhouette postée à quelques mètres de lui n’avait même pas bronché.
L’Uniforme guettait. Lui aussi, se disait Gab, il savait comment interprêter certains silences, et il semblait patient. Celui-là serait difficile à berner.
L’Uniforme releva son avant-bras et Gab put nettement distinguer l’arme officielle des unités d’intervention qui faisaient leurs raffles dans le grand dépotoir organisé qui
constituait son environnement. Il sentit ses pulsations cardiaques s’emballer dans sa poitrine et dans ses tempes.
Ce salaud d’Uniforme devait se douter qu’il était planqué dans le coin et il mettait clairement son attribut meurtrier en évidence pour l’effrayer.
Gab ferma les yeux un bref instant et les rouvrit en soupirant silencieusement, comme pour relâcher une pression qui s’était mise à l’étreindre au niveau de la gorge.
Un étreinte qui portait un nom.
L’angoisse.
Le passage discret d’un rat sous ses jambes repliées faillit le faire sursauter mais il parvint tout juste à se maîtriser. Dans le silence de la ruelle infâme, il entendit à
peine le murmure de l’Uniforme qui semblait communiquer au moyen de son casque sombre.
L’individu armé se mit à faire quelques pas lentement mais ne sembla pas vouloir quitter sa position
. Et à l’encontre de tout ce qu’aurait pu attendre Gab, l’inconnu lança à haute voix :
- Gabriel ! Je sais que tu es dans le secteur.
Rien n’aurait pu le prétrifier davantage que d’entendre cet Uniforme crier le nom qui lui avait été donné à sa naissance, mais que lui-même avait renoncé à utiliser.
Il n’en revenait pas que son identité soit connue.
- Ta position a été relevée. Montre toi !
La voix avait été forte, et autoritaire.
Pour la première fois de son existence, Gab se sentait complètement désemparé.
Il n’aurait jamais imaginé qu’un dialogue puisse être tenu entre un Uniforme et un gosse de rue tel que lui.
Tous ses repères semblaient s’effondrer.
Rien n’aurait pu davantage le déstabiliser que ces quelques paroles lancées par son ennemi anonyme.
Celui qui, il en était toujours convaincu, était venu là pour le tuer.
L’Uniforme rangea l’arme dans son étui et retira son casque.
Le visage de l’homme n’était pas bien visible dans la pénombre, mais Gab lui trouva un air familier.
Comme si une résonance d’un lointain passé vibrait à nouveau dans le réservoir de ses souvenirs les plus diffus et les plus incertains.
- Gab !
Entendre ce surnom, le nom de gosse des rues par lequel on l’appelait dans cette strate immonde, l’ébranla comme un coup de fouet.
- Tu n’as que deux issues possibles, reprit la voix.
Soit tu m’accompagnes, soit c’est la mort assurée !
D’autres rats se faufilèrent près de lui.
Eux aussi semblaient fournir un certain effort pour éviter de rompre le silence qui faisait office de seule couverture face à cet adversaire qui terrorisait tous les habitants des ruelles,
qu’il s’agisse d’humains ou de rongeurs.
- Le scanner va refaire son passage d’ici quelques instants.
Ta cachette ne te servira bientôt plus à rien.
Tu n’as aucune chance.
Gab ne comprenait rien à ce que cet homme lui racontait.
De quoi s’agissait-il ? Et qui était-il ? Même cette voix semblait emprunte d’un familiarité qui le déconcertait.
- Tu as passé l’épreuve, Gabriel ! Rejoins moi, rejoins ton monde…
Tu dois revenir parmi nous, maintenant. Si tu t’en empêches, je devrais te supprimer.
Nous ne pouvons plus te laisser ici.
L’angoisse étreignait le jeune homme de plus belle.
Tout ce monologue n’avait pour lui strictement aucun sens.
Pourquoi ne l’achevait-il pas, s’il connaissait ne serait-ce qu’approximativement sa position ?
Et quelle était cette issue que cet Uniforme lui proposait de choisir ?
- Te souviens-tu de tes douze premières années, Gab ? Fais un effort !
Gab ferma les yeux et plongea le visage au creux de ses mains.
Il plissa tellement les paupières que cela lui fit mal aux globes oculaires.
Blotti contre la cuve métallique puante, il tentait de reprendre ses esprits.
Toute cette histoire n’avait aucun sens, pour lui. Que cet Uniforme cesse donc de le harceler, et qu’on en finisse !
Mais non, il refusait de renoncer ! Gab avait survécu jusqu’à présent, et il ne tenait pas à capituler maintenant.
Cette dernière question posée par l’Uniforme retenait toutefois toute son attention. Où était passée son enfance ? Qu’avait-il fait de ses propres souvenirs ?
Gab avait beau tenter d’y repenser, il ignorait tout ce qui remontait plus loin que les six dernières années, environ.
Et il n’y avait jamais vraiment songé avant que cette question lui soit posée, et ce dans des circonstances pour le moins singulières.
Redressant la tête, Gab regarda à nouveau en direction de l’homme qui ne quittait pas sa position, à quelques pas de lui. Il le vit porter un doigt à son oreille, et quelques
instants plus tard il se retournait et faisait face à la cuve de métal cabossée derrière laquelle Gab restait planqué. Pris de stupeur, le gosse de rue s’adossa vivement au mur humide et sale. Il
retint son souffle.
Il était convaincu que l’Uniforme venait de déterminer sa position.
Gab se sentait pris au piège.
- Tu n’as aucune chance de t’échapper, reprit son poursuivant d’un ton un peu moins ferme, et avec moins d’intensité.
Il ouvrit les yeux et se pencha lentement sur le côté.
L’Uniforme regardait bel et bien dans sa direction.
Il émanait de cet homme une détermination et un patience qui lui semblaient infinies.
Presqu’à contre cœur, il se surprit à désirer secrètement ressembler à cet homme.
Il s’en voulut presque aussitôt d’avoir eu une telle pensée.
Il avait vu des hommes porteurs du même uniforme traquer et massacrer des dizaines de gosses comme lui.
Ces hommes savaient se montrer impitoyables et cruels, il l’avait vu de ses propres yeux !
Son instinct lui dictait que celui-ci était juste un peu plus vicieux que les autres, et qu’il tentait de l’avoir par d’autres méthodes parce que les approches plus directes n’avaient pas
donné de résultats satisfaisants…
Mais sa raison l’incitait à une autre interprétation.
Les renseignements que cet Uniforme lui avaient donnés le troublaient profondément.
Et il avait du mal à imaginer que seule une intention viscérale de le tuer poussait ce traqueur à faire usage de telles méthodes.
- Deux issues te sont offertes, Gabriel ! Tu m’accompagnes… ou alors je serai forcé de te tuer.
Gab fut presque tenté de déceler une note d’émotion dans la voix de l’Uniforme alors qu’il énonçait cette seconde alternative.
Tant de choses se bousculaient dans sa tête, qu’il ne pouvait se résoudre à choisir l’une ou l’autre de ces deux issues qui lui étaient offertes.
Et contrairement à toute attente, y compris de lui-même, plutôt qu’une réponse, ce fut une question qui le poussa à se déloger de sa cachette. Cette question, il fut lui-même surpris de s’entendre
la poser. Elle sortit de sa bouche et ce fut presque hors de tout contrôle qu’il l’exprima à voix haute, en s’adressant autant à lui-même qu’à l’homme en uniforme qui guettait patiemment sa
position depuis un moment.
- Qui suis-je ? hurla Gabriel, le regard perdu dans l’obscurité de la ruelle.
Et il vit à peine la silhouette sombre approcher et se pencher au-dessus de lui avant de sombrer dans une inconscience délivrée de tout tourment.
***
Ses souvenirs ne pourraient jamais s’évanouir de son esprit, et il n’espérait pas qu’il en soit autrement.
Dorénavant, plus aucun inhibiteur mémoriel ne viendrait se dresser entre lui et ses souvenirs, comme à l’aube de ses douze ans. Ces souvenirs, ils contribuaient d’ailleurs à répondre à cette
question unique qu’il s’était posée autrefois, et qui revenait l’assaillir dans son sommeil.
Cette question qui avait été exprimée par les dernières paroles qu’il avait prononcées avant de quitter les Strates de la Terreur.
Il ne mit que quelques instants pour passer à la cellule sanitaire et enfiler ses vêtements, et lorsqu’il sortit de ses quartiers privés il prit aussitôt la direction des
quartiers de commandement.
La guerre était toujours en cours, et certaines tâches ne pouvaient attendre.
Pour lui, cette guerre avait commencé quand il avait été confié à l’Académie, alors qu’il avait à peine six ans. Les circonstances l’exigeaient, et ses études préparatoires
l’avaient conduit à se montrer digne de passer l’épreuve tant redoutée. L’épreuve qui formait les plus redoutables officiers à opposer à leurs adversaires.
Il ne savait trop pourquoi il y repensait avec une telle intensité.
Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il faisait ce rêve qui le replongeait dans son passé. Le message qu’il avait reçu récemment de la part de son ami directeur de l’Académie devait y
être pour quelque chose. De nouvelles recrues allaient bientôt subir la reconversion, lui avait-il dit. Autrement dit, on allait mettre un terme à leur inhibition mémorielle et ils allaient être
extirpés de ce camp d’entraînement impitoyable utilisé pour les besoins de leur formation. Tout comme lui près de quinze années auparavant, d’autres allaient peut-être sortir des Strates de la
Terreur.
Ceux-là allaient pouvoir remettre en perspective ces années passées dans ce théatre de la folie des hommes, ignorant qu’ils allaient seulement commencer à connaître la peur.
Gabriel connaissait parfaitement ce qu’ils allaient apprendre à découvrir. La suite de leur parcours, il la connaissait trop bien !
Et avec un certain recul, s’ils survivaient, ceux-là considéreraient les choses bien différemment.
Chaque fois qu’il y songeait, même une officier aguerri comme lui trouvait les chiffres impressionnants.
A peine trois à cinq pour cent de ceux qui y entraient en sortaient vivants avant de terminer leur formation d’officier. Quelle massacre ! se disait-il parfois
. Mais il savait très bien que ceux qui avaient succombé au pied des tours dans lesquelles il déambulait en ce moment n’aurait jamais survécu dans les circonstances impitoyables de cette guerre,
qui ne semblait pas vouloir s’arrêter.
Et pire encore ! Ceux-là, en tant qu’officier, auraient entraîné des dizianes, voire des milliers d’hommes vers une mort certaine.
Voilà ce qu’il avait appris au cours de ces six années passées dans les Strates de la Terreur : sa survie, elle avait un prix. Et ce prix, c’était la responsabilité qu’il
endossait à l’égard des troupes qu’il commandait lui-même sur le front. Une responsabilité qui pesait sur ses épaules davantage chaque jour.
Il arriva face à l’entrée des quartiers de commandement. Son identification fut rapide et il se dirigea sans tarder vers les quartiers du directeur de l’Académie.
La porte s’ouvrit à son approche et il entra sans attendre.
Derrière une grande table, il trouva assis un homme qu’il connaissait très bien.
Dans la pénombre de la pièce, les traits particuliers de cet homme lui rappelèrent cette silhouette en uniforme qu’il avait guettée avant de sombrer dans l’inconscience, juste avant de
quitter les ruelles sombres du monde de la surface.
L’individu releva la tête et sourit d’un air approbateur.
- Gabriel ! Je savais que tu viendrais.
Gabriel sourit imperceptiblement en entendant cette voix qu’il avait vaguement reconnue comme familière autrefois, malgré les inhibitions mémorielles.
Il s’assit et répondit :
- Des nouvelles recrues prometteuses ?
Cela se passait toujours ainsi, entre eux.
Pas de formalités, pas de salut, rien qu’une conversation qui ne semblait pas vraiment s’être arrêtée, mais plutôt reprendre là où elle avait été laissée.
- Deux candidats arrivent au terme de l’épreuve.
J’espère qu’au moins un des deux pourra être ramené sain et sauf.
- Tu as foi en leur potentiel, apparemment.
- Oui, ils sont bons. Très bons.
Le directeur marqua une pause pendant laquelle il soutint le regard de Gabriel, puis il reprit :
- Je voudrais que tu ailles les chercher.
Gabriel resta imperturbable. L’autre ajouta :
- Tu les as connus autrefois. Ils étaient dans les groupes que tu as lâchés toi-même, il y a six ans.
Il finit par acquiescer.
- D’accord, j’irai les reprendre. C’est prévu pour quand ?
Le directeur se leva, signifiant que l’entretien arrivait à son terme.
Il avait beau se situer quelque peu en marge de la hiérarchie militaire régulière de par son statut de directeur de l’Académie, il n’en demeurait pas moins un de ses plus hauts officiers.
Gabriel se leva également, et attendit la réponse.
- La nuit prochaine.
Gabriel acquiesça à nouveau, puis quitta le secteur par le même chemin que celui qu’il avait emprunté pour venir.
***
L’obscurité et le calme oppressants des ruelles sombres l’entouraient et l’étreignaient, comme dans une grotesque mise en scène de retrouvailles.
Sous son casque sombre, connecté au réseau d’information militaire, Gabriel était à présent dans la peau de ceux qu’il appelait les Uniformes, du temps de son épreuve ici-bas.
Il était équipé de son arme, et le scanner qui patrouillait au-dessus du secteur l’informait régulièrement du positionnement des candidats, porteurs à leur insu d’émetteurs permettant à leurs
surveillants de les suivre tout au long de leur épreuve.
Ce n’était pas la première fois qu’il revenait en ce lieu, depuis la fin de sa formation.
Il avait déjà participé à quelques-unes de ces expéditions ces dernières années. Mais celle-ci, il la considérait de façon un peu différente.
Il la ressentait différemment.
Son communicateur l’informa qu’un des hommes qui l’accompagnaient venait d’abattre un gosse qui était arrivé un peu plus d’un an auparavant.
Gab se dit que c’était probablement mieux ainsi. Son calvaire était terminé.
La position des deux candidats était déterminée.
Ils avaient manifestement fait alliance pour survivre.
Les relevés témoignaient que leurs positions avait coincidé à de nombreuses reprises depuis plusieurs mois.
Cela avait probablement contribué à leur survie.
Il marchait lentement, sachant qu’il était proche de l’objectif.
Une nouvelle salve d’informations en provenance du scanner l’avertit que leur position n’avait pas changé depuis le dernier rapport. Il activa son communicateur et s’adressa à l’équipe disséminée
dans le secteur.
- Je suis proche de l’objectif. Maintenez le périmètre. Je m’en charge.
Plusieurs confirmations firent suite à cet ordre qu’aucun homme n’aurait osé contester.
Gab éprouvait des sensations étranges, alors qu’il déambulait dans ces décors sinistres qui avaient constitué son quotidien pendant ces six longues années.
Six années de traque impitoyable, six années de solitude, six années de terreur.
Les murs des bâtiments étaient toujours aussi sales, la noirceur des ruelles toujours aussi insondable… Il se risqua à un coup d’œil vers le haut. Combien de fois n’avait-il pas scruté ces
hauteurs, lors de son épreuve dans ces Strates ? Il s’interrogeait alors sur la vie des occupants de ces vastes constructions qui défiaient le ciel, et qui toisaient le monde d’en-bas avec
condescendance et cruauté.
Quand son inhibition mémorielle avait été levée, tout lui était revenu et il s’était souvenu.
Tout son acquis pendant ces six longues années s’était superposé à ses antécédents, ces années préparatoires qui l’avaient mis sur les rails de la carrière d’officier dur et fiable qu’il était
devenu.
Ce décor dans lequel il se retrouvait plongé en ce moment, il le confrontait à ces souvenirs indélébiles gravés dans sa mémoire, ainsi qu’à ces visions issues de ses rêves qui ne le lâchaient pas
depuis toutes ces années.
Il ne savait trop comment considérer ces gosses qui, sans le savoir, étaient les outils d’une institution qui projetait de faire d’eux les meilleurs officiers engagés dans ce conflit infernal dont
lui-même avait fini par admettre qu’il en ignorait les origines.
Un conflit immonde, songeait-il.
Ces gosses n’avait pas idée des images que ses yeux avaient contemplées au cours de ses propres faits d’armes.
Ils ignoraient tout de ce dont lui-même avait dû se rendre responsable à cause de cette guerre.
Ils ignoraient quelle vie abjecte les attendait.
Et lui-même se demandait dans quelle mesure les Strates de la Terreur préparaient les candidats aux réalités du terrain.
Au détour d’une ruelle, Gab enclencha son arme et patienta un moment.
Il écouta le silence. Ce même silence que les deux candidats avaient dû apprendre à interprêter au cours de ces six années qui n’avaient pas suffi à mettre un terme à leur volonté de survie.
Il balaya l’obscurité du regard, au travers du dispositif à vision nocturne dont son casque était équipé. Il pointa son arme et tira, à plusieurs reprises.
Les détonations déchirèrent le silence et se répercutèrent dans la ruelle sombre en de multiples échos.
Les murs avaient été entamés en divers endroits, et il pouvait distinguer les impacts encore fumants.
- Sortez ! , lança-t-il d’une voix habituée au commandement.
Le silence fut sa seule réponse.
- Votre calvaire est terminé. Vous arrivez au terme de votre épreuve, et je suis venu vous sortir d’ici.
Je vous connais, Marcus et Jonas, je vous ai moi-même amenés ici.
Souvenez-vous de ma voix, et tentez de vous souvenir de votre vie passée, avant vos douze ans.
Il perçut distinctement un léger bruit en provenance de la position indiquée lors du dernier passage du scanner.
Gabriel imaginait sans mal le conflit intérieur qui devait faire rage dans l’esprit de ces deux gosses.
Lui-même était passé par là longtemps avant eux, et il se mettait sans problème à leur place.
Il connaissait tout de leurs tourments, de leurs questions, de leurs craintes…
Mais eux ignoraient encore tout de ce qui les attendait dans le monde d’en-haut, dans ce conflit dans lequel ils allaient se retrouver engagés comme lui-même l’était depuis toujours.
Il approcha de l’encadrement sombre d’une ancienne porte probablement condamnée dans lequel les deux candidats devaient s’être dissimulés. Il enleva son casque et le maintint sous le bras tout en
marchant.
Il fallut quelques instants pour que sa vue se familiarise avec l’obscurité, mais il finit par distinguer une ombre bouger lentement droit devant lui.
Gabriel retint son souffle, puis il pointa son arme et tira.
Plusieurs salves se déchaînèrent dans l’ombre, et cessèrent alors que les deux corps encore fumants étaient déjà allongés sur le sol.
Il resta là un moment, seul, immobile, ignorant les appels lancés par les hommes qui l’accompagnaient.
Lorsqu’il rentra dans un des conduits qui le feraient quitter les Strates de la Terreur, il n’échangea pas un mot avec ses hommes. Lorsqu’il arriva dans les quartiers de commandement, il vit
approcher le directeur de l’Académie, flanqué d’un groupe de formateurs.
Tous semblaient atterrés par ce qui s’était produit, et Gabriel ne douta pas un seul instant qu’ils avaient tous été informés dans les moindres détails du déroulement des opérations.
Gabriel ralentit, et le directeur fit de même.
Ils se toisèrent un moment en silence.
- Pourquoi, Gab ?
Gabriel soutint son regard un moment, puis il lui tendit son arme que l’autre prit machinalement, surpris par ce geste.
- C’était ce qu’il y avait de mieux à faire.
- Mais… Tu avais le pouvoir, et aussi pour mission, de les libérer.
Gabriel resta indifférent à la colère manifeste qui envahissait celui qui avait été son instructeur lors de ces nombreuses années de formation.
- C’est ce que je viens de faire, lâcha-t-il d’un ton sans réplique.
Après quoi il lâcha son casque qui heurta lourdement le sol, en répercutant son écho dans le long couloir de cette section du quartier de commandement, puis il continua son chemin sans se soucier
des regards qui pesaient sur lui.
Liège, juillet 2004
Par Michaël De Becker
-
Publié dans : Les nouvelles de Michaël
-
1
Derniers Commentaires