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Lundi 10 août 2009 1 10 /08 /Août /2009 16:25

 

 

 

 

 

 

Les résultats qui apparaissaient à l’écran ne laissaient aucune place au doute : le dernier essai avait encore échoué. Elle se sentit gagnée par le désespoir, mais s’efforça aussitôt de se reprendre.

Elle ne pouvait se premettre de fléchir. Sophie ne s’autorisait pas une telle dérobade face à cette promesse qu’elle s’était faite.

Tout faire pour réussir ! Mais de plus en plus souvent elle se surprenait à s’interroger sur ce que signifiait un tel engagement. Impliquait-il de tenter l’impossible, sans le moindre soupçon d’espoir?  Elle secoua brièvement la tête et refusa d’entrer une nouvelle fois dans ce monologue intérieur, qui ne ferait que l’accabler davantage.


Comme toujours après un nouvel échec, Sophie repensait aux milliers d’autres chercheurs dans le monde qui étaient penchés sur ce problème, une des plus graves catastrophes naturelles d’origine anthropogénique de l’histoire : la disparition des arbres.

On ignorait encore comment exactement le Syndrome de Dégénérescence Xylémique était apparu, et les rumeurs les plus folles circulaient à ce sujet, mais toutes les approches les moins fantaisistes dénonçaient une synergie affreusement efficace impliquant une série de facteurs. La plupart des spécialistes s’accordaient pour admettre que les tentatives de régulation génétique des arbres en vue d’optimiser les propriétés du xylème pour diverses applications industrielles devaient y être pour quelque chose. 


Mais la participation d’un agent extérieur, tel qu’un champignon en relation symbiotique ayant mal tourné, semblait également très plausible.

Ce scénario s’était imposé lorsqu’il s’était avéré que le mode de transmission présentait toutes les caractéristiques d’un spore. Si ce n’était que dans le cas présent, la symbiose s’était muée en parasitisme, dans la mesure où l’agent fongique dégradait le xylème des végétaux supérieurs en son propre mycélium, provoquant ainsi la mort de l’arbre affecté. La dégénérescence était transmissible avec un très haut taux d’efficacité, au point qu’il était maintenant question de pandémie dégénérescente.

L’agent fongique semblait même s’adapter très rapidement à la diversité génétique de ses hôtes, et contaminait bon nombre d’espèces.


            Une dizaine d’années après la découverte du syndrome, la situation continuait d’empirer. Près de trente pour cent des forêts d’Europe et d’Amérique du nord étaient déjà atteintes, et de nouveaux cas apparaissaient chaque semaines sur tous les continents. L’impact sur l’économie mondiale était sans précédent, et les perspectives à moyen et long termes étaient loin d’être encourageantes.


            Elle fit défiler les résultats sur l’écran plat du portable qui recevait en continu les relevés des analyses in-situ de ses divers échantillons. Aucun progrès. Pas la moindre amélioration. Chaque essai se soldait par un retour à la case départ. L’approche de base de leur recherche reposait sur le fait que le parasite inhibait l’expression de certains gènes par la fixation spécifique de glycoprotéines sur le brin d’ADN. La conséquence était un contrôle de la différenciation cellulaire de l’arbre et de la formation du bois, dont l’effet était sa transformation en tissu parasitaire et la destruction à terme de l’arbre. Elle et se collègues avaient beau tenter de libérer le brin d’acide désoxyribonucléique de l’emprise de l’agent fongique responsable du syndrome, les altérations se manifestaient à nouveau sur une échelle de temps de quelques heures. Le parasite reprenait les commandes de la machinerie cellulaire et évinçait les cellules assainies, pour garder intactes celles qui présentaient l’anomalie génétique. Jamais auparavant un tel fléau n’avait frappé la flore avec une telle férocité et une telle efficacité. Au cours de ses études, et de sa jeune carrière dans la recherche en biotechnologies, aucun exemple de ce genre ne lui avait été révélé.

C’était sans précédent !


            Dans la pièce nimbée de lumière blanche, Sophie releva brièvement le regard, le temps de croiser celui d’une de ses collègues. Elles n’échangèrent aucune parole, elles s’étaient comprises. Il fallait tourner la page, passer à d’autres essais.


            Elle quitta le labo et pénétra dans la pièce réfrigérée dans laquelle étaient conservés les échantillons de cellules de différentes espèces. Elle resta un moment songeuse, face à l’étendue de ce patrimoine encore préservé du syndrome tant qu’il n’était pas exposé aux spores qui en étaient responsables. Mais dès que l’un de ces spores atteindrait des cellules saines, elles se dégraderaient en quelques heures.


            Sophie choisit une plaque. Quercus pedunculata.

            Il s’agissait de cellules prélevées sur un arbre qui avait été isolé du reste de sa forêt, à quelques kilomètres du laboratoire, en vue de le préserver de la contamination qui terrassait ses semblables. Hêtres, chênes, frènes, bouleaux, érables…. Tous étaient en actuellement en phase avancée de désagrégation. Seul ce chêne subsistait et se trouvait en lieu sûr, en atmosphère contrôlée, en vue des recherches menées pour tenter d’éradiquer le fléau.


            Elle se souvenait des débats qui avaient animé la communauté scientifique et les pouvoirs publics lorsque l’idée d’isoler un tel spécimen avait été proposée. Le déplacement d’un feuillu de grande taille, et l’élaboration d’une enceinte contrôlée pour l’accueillir et l’isoler n’était pas sans difficulté, mais le projet avait tout de même été approuvé. Et depuis un an, le spécimen semblait avoir résisté au transport et à son changement d’habitat… Certains racontaient que si aucune solution n’était trouvée, cet arbre finirait par être le dernier de la planète. Le dernier représentant de son espèce, mais également de toutes les espèces de feuillus de la planète.

L’effet sur l’environnement de la disparition de tous les feuillus était la crainte partagée par la Terre entière, mais on osait pour ainsi dire pas y penser. Sophie ignorait si c’était par ironie, ou encore suite à un accès désespéré d’optimisme, mais on renonçait à parler du rescapé de cette forêt dévastée en terme de Dernier, et il avait été baptisé le Pénultième… Certains espéraient sans doute que quelque part, une fois le syndrome éradiqué de la planète, au moins au autre feuillu serait découvert indemne dans la nature. Permettant ainsi à ce chêne maintenu en atmosphère contrôlée de ne plus être le dernier feuillu de la Terre…

            Sophie chassa ces pensées accablantes et referma le compartiment de la pièce réfrigérée où étaient conservés les échantillons, puis elle se dirigea vers le laboratoire. Elle et ses collègues allaient se livrer à de nouveaux tests, et elle n’était pas prête à renoncer… Et ce d’autant plus qu’elle fut envahie par un regain de détermination, alors qu’elle reconsidéra une idée qui lui avait déjà traversé l’esprit quelques temps auparavant. Un pis-aller qu’elle aurait préféré éviter, mais qui pourrait s’avérer incontournable à long terme…


***


            La matinée était ensoleillée, et c’était avec enthousiasme que Sophie regardait par la fenêtre de la verranda, en pleine campagne, à la lisière des Ardennes belges. C’était le début de l’été, et la saison s’annonçait clémente et agréable. Elle constata une fois de plus à quel point la nature avait bien fait les choses. Parmi toutes les couleurs possibles, le bleu du ciel et le vert de la végétation se combinaient à merveille, et la lueur étincelante du Soleil conférait un éclat délicieux et remarquable au paysage. Les quelques fleures qui agrémentaient ce tableau, ainsi que l’activité incessante des insectes butineurs qui les fréquentaient, lui faisaient toujours ce même effet apaisant et rassurant… Son seul regret était de ne pas avoir de feuillu dans ce jardin ! Presqu’un demi siècle après l’apparition du fléau, elle ne s’y était pas encore tout à fait accoutumée. Le syndrome n’avait pour ainsi dire rien épargné, et après tout ce temps il n’avait plus de victime à sa portée. Sa mutation tant redoutée vers les résineux n’avait toutefois pas eu lieu.

Sophie se retourna en entendant les bruits de pas précipités qu’elle appréciait tant entendre autour d’elle.

- Mamy ! , entendit-elle crier à l’autre bout de la pièce !

- Sylvie !, dit-elle en écartant les bras pour accueillir sa petite fille qui accourait dans sa direction.

La fillette étreignit sa grand-mère et s’en écarta pour lui montrer sa nouvelle robe.

- Mais tu es toute jolie là-dedans ! Tourne toi un peu ?

Sylvie s’exécuta et sa grand-mère poussa un profond soupir d’admiration qui fit sourire la petite fille. Sophie entendit que sa fille Nathalie approchait. Comme d’habitude, Sylvie n’avait pu s’empêcher de précéder sa mère pour venir embrasser sa grand-mère.

            La jeune femme d’une trentaine d’années entra dans la pièce et vint embrasser sa mère.

            - Bonjour Maman… Ta petite fille ne tenait plus en place, elle n’a pas arrêté tout le long du chemin de me poser des questions auxquelles je ne savais pas répondre. Elle est vraiment impatiente de faire la visite.

            - C’est vrai, ma puce ? s’enquit la plus âgée. Tu as envie de voir l’Arbre ?

            - Oui ! , répondit aussitôt Sylvie de sa voix de petite fille rendue plus aigue pas l’excitation.

            - Alors on y va !

            Les deux femmes sourirent et regardèrent Sylvie s’éloigner en courant, puis elles échangèrent un regard amusé avant d’emboiter la pas de l’enfant.



***


            L’aire de stationnement immense était pour ainsi dire pleine. Elles venaient de quitter le véhicule et s’étaient engagées dans l’allée principale qui menait au bâtiment de métal, de pierre et de verre dressé majestueusement droit devant elles, et qui étincelait sous l’incidence des rayons solaires. Les deux femmes avançaient sans se presser, jettant un regard bienveillant à la fillette qui les précedait de quelques mètres, incapable de contenir son empressement.

C’était toujours avec un soupçon de nostalgie que Sophie revenait sur ces lieux, et pas seulement parce que le laboratoire où elle avait passé l’essentiel de sa carrière se trouvait à quelques centaines de mètres de là. La raison essentielle était que le campus universitaire avait été implanté près d’un siècle plus tôt dans ce qui était encore connu sous le nom de Bois du Sart-Tilman, alors que maintenant il n’en restait rien. Seules quelques zones avait été colonisées par les résineux, mais leur progression avait été limitée en raison de leur altération profonde des sols, compromettant leur coexistance avec de nombreuses espèces végétales dont la préservation était capitale. Le domaine vallonné autrefois couvert de forêts était maintenant dénudé, et le réajustement de l’écosystème à ce changement radical s’était soldé par une perte incommensaurable pour la biodiversité. Sophie était révoltée à l’idée que le point de départ de cette tragédie colossale était, selon toute vraisemblance, d’origine humaine...

Elle fut tirée de ces pensées par la voix de Nathalie :

- Sylvie ! Attends-nous, ne t’éloigne pas trop !

Sophie revint à l’instant présent et posa un regard apaisé sur la fillette. Elle fut une nouvelle fois quelque peu émue à l’idée que sa petite fille ignorerait totalement l’effet que pouvait procurer une promenade en forêt de bouleaux et de chênes, ou encore un simple pic-nic à l’ombre protectrice d’un grand hêtre.

  Au-dessus de l’entrée principale, elle contempla l’inscription majestueuse qui dominait celles et ceux qui venaient des quatres coins de la planète pour visiter les lieux.

World Tree Center.

Les visiteurs étaient nombreux et Nathalie invita la fillette à approcher. Sylvie donna la main à ses deux aînées et elles entrèrent par l’immense portail tournant. Elles se retrouvèrent dans une salle gigantesque, au plafond très haut, dans laquelle des milliers de personnes pouvaient circuler sans que l’endroit semble pour autant bondé. Au centre, attirant tous les regards sur son immense piédestal de pierre, trônait majestueusement le Pénultième. Sophie eut un pincement au cœur en le voyant. Il émergeait de son socle à près de cinq mètres par rapport au sol, et sa hauteur devait frôler les vingt mètres. L’immense cloche de verre aux propriétés de transmission de la lumière adaptées au rayonnement solaire le préservait du milieu extérieur. Le dôme qui surplombait l’Arbre, ainsi que les réflecteurs à orientation variable alimentaient l’unique exemplaire connu de l’espèce qui avait peuplé les forêts quelques décennies plus tôt.

Sophie baissa le regard vers sa petite fille et la vit pétrifiée par la stupéfaction. C’était le première fois qu’elle voyait un tel spectacle. Sylvie connaissait bien entendu les feuillus grâce aux images qu’elle avait pu contempler, ou encore les projections holo pédagogiques qu’elle avait pu parcourir, mais voir pour la première fois un arbre comme celui-là était un spectacle unique pour elle. Les seuls végétaux supérieurs qu’elle connaissait étaient tous porteurs d’épines, et non pas de feuilles.

Les deux femmes menèrent la fillette à proximité du socle, porteur d’inscriptions en une multitude de langues. On pouvait y lire quelques mots sur la localisation originale de cet arbre, son espèce… Sophie et Nathalie durent redoubler d’effort pour arracher la petite Sylvie à la contemplation du Pénultième, qui pouvait tout aussi bien être considéré comme étant le Dernier.

Il y avait tant de choses à montrer, en ce lieu. Et Sophie était loin de l’ignorer, car elle-même avait consacré la totalité de sa carrière à permettre à cet endroit d’exister. Elle-même et de nombreux collaborateurs avaient contribué à lancer cette initiative, qui avait finit par bénéficier de l’approbation des pouvoirs publics, tant au niveau du pays que de l’Europe.

Sophie ne put réprimer un sourire en voyant la fillette se tordre pour continuer à contempler l’Arbre, alors qu’elles se dirigeaient vers les salles annexes remplies de parcours pédagogiques. Mais Sophie savait aussi qu’une part essentielle de ces infrastructures étaient consacrées à un centre international de recherche dédié au Syndrome de Dégénérescence Xylémique, plus communément appelé les fléau des arbres. A quelques couloirs de là, des centaines de personnes travaillaient sur la question. Alors que les feuillus avait disparu de la surface de la Terre et que les résineux et les fougères avaient envahi les espaces disponibles en quelques décennies, la lithosphère étaient encore porteuse de myriades de spores parasitaires en attente d’un hôte pour se développer. Et si ceux-ci n’étaient pas neutralisés, alors le projet de Sophie et de ses collègues ne pourrait jamais voir le jour. Lors de l’inauguration de ce Centre, en tant que directrice de recherche, elle s’était exprimée à peu près en ces termes :

 - Un jour, les enfants pourront à nouveau parcourir des forêts comme autrefois, ils pourront contempler la nature telle qu’elle nous avait été léguée. Et les erreurs du passé, nos erreurs, seront un souvenir amer, et surtout une leçon pour l’avenir. L’héritage génétique de toute les espèces recensées et rassemblé dans les sous-sols de ce bâtiement, ainsi que dans des centaines d’autres de par le monde, sera à nouveau libéré et peuplera la Terre.

Ce serment et cette promesse avaient été adressés essentiellement aux enfants, et ce lieu en était le garant ultime. Sophie se souvenait de l’épisode de sa vie où ce lieu était encore en construction, et déjà à cette époque elle emmenait régulièrement sa fille Nathalie rendre visite au Pénultième.

Cette visite était la première qu’elles organisaient pour la petite Sylvie, et elles se doutaient parfaitement qu’il ne s’agissait en aucun cas de la dernière. Sophie nourrisait l’espoir que si un pour cent des visiteurs de ce lieu dédié au souvenir en retiraient un enseignement, alors tout n’était peut-être pas perdu. Un jour, peut-être, l’Humanité pourrait rendre à la nature une petite partie de ce Patrimoine inestimable qu’elle lui avait pris, tant pas ignorance que par malveillance.

Et déjà, à sa grande satisfaction, il était envisagé d’étendre ce programme de sauvegarde à toutes les espèces végétales et animales de la planète, car aucune n’était à l’abris et certains avaient compris la leçon.

Juste avant de quitter l’immense salle lumineuse pour entamer une des visites proposées dans le Centre, Sophie s’autorisa un regard en arrière, puis elle serra un peu plus fort la main de la petite Sylvie qui s’émerveillait déjà de ce qu’elle découvrait dans la salle suivante.




Liège, décembre 2004

Par Michaël De Becker - Publié dans : Les nouvelles de Michaël - Communauté : Ecriture Ludique
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