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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 23:19

         Si Loïs avait su qu’il allait en crever, il n’aurait pas mis les pieds au Couvent des Putes.

Ou plutôt, il aurait mieux préparé son coup et aurait amélioré ses chances de survie.

Voir ses testicules récupérés par les Sœurs pour qu’elles s’adonnent à leurs foutues expériences de génétique n’était pas une perspective des plus réjouissantes.

Telles étaient du moins ses pensées alors qu’il émergeait de l’inconscience.

         Quand il y repensait, jamais il n’aurait imaginé que ce contrat allait causer sa perte.

On l’avait juste embauché pour un petit boulot ! Pour lui, c’était du gâteau ! Aller chez les Putes du Seigneur, récupérer le génome du gamin de cet enfoiré de bourgeois qui le payait pour faire le sale boulot, puis se tirer illiquo et lui refiler la marchandise.

Et évidemment, récupérer le reste de son paiement. Ca allait de soi !

            Mais maintenant qu’il était coincé dans leur forteresse, les choses n’allaient plus vraiment de soi !

Quel con il avait été !, se maugréa-t-il. Et cet enfoiré de Samuel, son informateur habituel, qui lui avait certifié qu’aucun senseur chimique ne garnissait les accès à l’antre des Sœurs !

S’il survivait à ce merdier, Loïs se jura d’aller couper les couilles à cet enfoiré avant de les envoyer en paquet réfrigéré à ces infernales bonnes femmes !

            La pièce devait être à peu près cubique, et à part la porte en acier, il ne voyait pas grand chose d’intéressant. Seules quelques inscriptions étaient gravées sur les murs, rappelant les principes de base de leur religion !

Loïs s’était déjà demandé comment cela avait pu être avant l’Eclatement de l’Eglise Catholique.

Il ne savait pas trop quelles composantes de la doctrine des Sœurs de la Voix Ultime pouvaient provenir directement de cette ancienne religion qui, disait-on, était à l’origine de la plupart des cultes qui avaient fleuri un peu partout, et désormais engagés dans une lutte impitoyable pour le pouvoir religieux.

Et dans un monde où tout pouvait s’acheter, même le privilège de vous tuer, ce pouvoir signifiait un pouvoir financier colossal.

           Depuis l’Eclatement, une floppée de convertis s’étaient sentis investis d’une espèce d’inspiration divine et s’étaient mis en tête d’imposer leur propre version de la spiritualité.

Toutes les interprétations possibles et imaginables avaient tenté de s’imposer, et seules quelques-unes avaient réussi à se faire une place confortable dans la société.

  Loïs, lui, s’en foutait complètement !

Tout ce qui comptait pour lui, c’était se débrouiller pour profiter au maximum de ce que le monde pouvait lui apporter, en faisant des affaires avec les plus offrants.

            C’était pour cette raison que quand on lui avait proposé cette affaire, il ne s’était pas posé la moindre question et avait aussitôt accepté.

Le vieux l’avait contacté par le biais d’un vieux flic reconverti dans la chasse aux sorcières, ces espèces d’allumées criblées de gadjets hi-tech qui couraient les rues des villes en semant la terreur, à la solde des truands qui voulaient saturer les services policiers pour avoir la paix !

Le vieux flic n’était plus très net, et devait traîner dans toutes sortes de milieux pour exercer ses activités de mercenaire à la solde des Syndicats de commerçants qui voulaient se débarrasser du fléau des sorcières.

Martin, le bourgeois en question, avait voulu engager le viel ex-flic mais le gars avait gentiment décliné.

Il devait avoir eu peur de se frotter aux Sœurs, et il avait alors contacté Loïs.

Le vieux avait perdu son gamin, apparemment carbonisé dans une rame de métro piégée au thermite par un groupe de sorcières à la solde de la Néomafia de l’Est, et il s’était mis en tête de s’en faire refaire un en louant les services d’une boite bio-tech quelconque offrant des services de clonage discrets.

Et il se trouvait justement que le gamin en question s’était fait avoir par une des Putes itinérantes du Couvent, ces succubes chirurgicalement modifiées qui récupéraient intacte la semence des mecs qu’elles arrivaient à séduire, pour les ramener à la maison maire, enrichissant le patrimoine des Sœurs en acide désoxyribonucléique mâle chaque fois qu’un type se les vidait dans leur cloaque infernal transformé pour la cause de la Voix Ultime! 

           Ca devait pourtant être simple !  Il avait déjà contourné des systèmes des sécurité bien plus vicelards que ça ! Mais pourtant, là, il s’était fait avoir.

Ca entamait sérieusement l’orgueil qu’il tenait bien bas, mais il devait admettre qu’il avait un peu pris son contrat de haut.

Il avait toujours considéré les bonnes femmes du Couvent comme des illuminées, goinfrées de sermons religieux édulcorés de consonnances bio-tech, le tout réhaussé d’un fanatisme misandre sans borne, mais l’idée qu’elles puissent ne pas être complètement idiotes ne lui avait pas encore traversé l’esprit.

 

            Il avait réussi à entrer dans leur domaine, et il n’avait fallu que quelques instants pour qu’il réalise qu’il était fichu !

Il avait senti les premiers effets discrets d’un gaz narcotique et sa dernière pensée avant de s’effondrer avait consisté à se demander si il s’agissait d’un mélange létal.

Et quand il s’était éveillé dans cette pièce vide, quelques instants plus tôt, il ne s’était pas trouvé d’humeur à s’en réjouir.

La lumière était pâle, blafarde.

L’endroit était silencieux.

            Après une brève inspection des lieux, il était rapidement arrivé à la conclusion qu’il n’avait qu’une seule chose à faire : patienter.

Et quand l’activation de la serrure mit fin à cette attente, il sentit malgré lui une brève étreinte au niveau de la gorge. Il venait de se laisser submerger par l’angoisse.

            Ce fut l’orgueil, celui-là même qui l’avait plongé dans ce merdier, qui lui permit de faire face.

Après tout, il devait être à peu de chose près le seul ambassadeur du sexe mâle, dans cette forteresse occupée uniquement par des femmes convaincues de leur ultime supériorité.

            Deux femmes se présentèrent dans l’embrasure de la porte, charpentées comme les barbares que l’on voyait dans les fictions en holovision.

Si une discipline telle que le lancement de la poutre d’acier existait, celles-là devaient la pratiquer, se dit-il.

Elles étaient habillées de longues robes grises, mais il devinait sans peine la musculature impressionnante dont elles avaient été dotées.

Ces deux-là devaient résulter d’un traitement d’accompagnement génétique depuis leur phase embryonaire, et avaient probablement bénéficié d’un redressement hormonal drastique, en vue d’occuper ces fonctions dans le Couvent.

            Elles se mirent sur le côté, et restèrent silencieuses.

Loïs comprit qu’elles l’invitaient à sortir de la pièce. Ce qu’il fit sans hésiter longtemps.

            Les murs étaient en béton modifié, recouvert d’une couche de polymère translucide qui les rendaient parfaitement lisses.

Si on lui faisait exploser la tête ici, ce genre de surface ne poserait aucun problème de nettoyage.

Il repoussa cette pensée morbide, et se laissa conduire par ses deux guides boursoufflées à la testostérone, et autres anabolisants.

            Loïs s’aperçut qu’ils devaient se trouver dans les sous-sols.

Un large ascenseur les mena trois étages plus haut et ils se retrouvèrent dans un couloir plus vaste dont la décoration luxueuse contrastait avec l’austérité de l’espèce de cellule dans laquelle il s’était éveillé.

            Comme par réflexe, il s’efforça de se situer par rapport aux plans de l’immeuble qu’il avait pu se procurer en préparant son coup foireux.

Cela, et les informations sur le système de sécurité, il les avaient obtenus par ses sources habituelles.

Une part de l’avance sur le paiement de son contrat avait servi à payer les deux défoncés du réseau qui avaient réussi à faire sauter les protections du bot qui gérait les allées et venues dans le Couvent.

Ces types étaient fiables !

Du moins c’était ce qu’il avait toujours pensé.

Mais alors qu’il déambulait dans cette foutue bâtisse, telle une ruche bourrée de fanatiques dévouées au culte de la Voix Ultime, il avait tendance à remettre en question son jugement.

 

            Il regretta de ne pas avoir son inhalateur sur lui pour se calmer.

Il n’en avait pas vraiment l’air, mais à l’intérieur il fulminait littéralement !

Un petit coup de remontant lui aurait fait le plus grand bien.

 Et il avait la trouille !

            Il se voyait déjà sur une planche raide, entouré des quelques-unes de ces infâmes Sœurs s’apprêtant à lui inciser le scrotum pour en extirper ses organes, et en récupérer les cellules souches pour les faire vivoter dans un bouillon de culture enrichi.

Il connaissait les pratiques de ces malades.

Il en avait du moins entendu parler.

            Les Putes du Seigneur, comme on les appelait en raison des pratiques des butineuses qui partaient en mission collecter des gamètes mâles en se faisant passer pour des prostituées, s’étaient mises en tête que la volonté divine devait s’accomplir au travers de leurs pratiques génétiques expérimentales.

C’était ce que la Voix Ultime, celle du vrai et unique Seigneur, leur avait soit-disant enseigné.

Elles vivaient en quasi totale autarcie, et se procuraient juste des gènes dans le monde extérieur pour diversifier le patrimoine à partir duquel elles constituaient leur population de Sœurs.

Loïs savait très bien que les Sœurs étaient pour ainsi dire toutes constituées par trangénèse et ensuite altérées biochimiquement, voire même chirurgicalement, selon les fonctions auxquelles elles étaient destinées dans leur Couvent.

 

            Un mec qui se faisait piéger dans leur foutu repère, c’était comme un sphinx à tête de mort qui se retrouvait coincé en pleine ruche remplie d’abeilles, si ce n’était que les abeilles se contentaient de tuer l’intrus.

Ici, Loïs estimait que les choses étaient bien différentes.

Il réalisait que même s’il avait beau en connaître un rayon sur les Sœurs, il y avait pas mal de choses qu’il ignorait.

Il avait pensé que l’immeuble ne serait pas très différent de ceux dont il était arrivé à contourner les systèmes de sécurité, mais c’était sans songer au caractère quelque peu particulier de ses occupantes.

Ces espèces d’abominations fanatiques exprimaient une telle condescendance pour le reste du monde, que cela les avait motivé à développer une réelle paranoïa, essentiellement à l’égard des hommes, d’ailleurs.

Une de leurs idées maîtresses était que les antécédents essentiellement phallocratiques de l’ancienne Eglise étaient en grande partie responsables de l’Eclatement.

Cette idée avait suffi à convaincre pas mal de femmes en manque de spiritualité.

Quant à la chute de la population ecclésiastique subie autrefois par l’ancienne Eglise, les Sœurs avaient de bonnes raisons de ne pas la craindre, étant donné que les outils technologiques qu’elles utilisaient à outrance leur permettaient d’y remédier à volonté.

 

            Lorsqu’ils se présentèrent devant une porte au détour du couloir, les deux Sœurs s’arrêtèrent et l’une d’elles ouvrit la porte.

Une vaste suite plutôt luxueuse s’étendait au-delà.

Loïs remarqua que deux Sœurs en robe grise étaient occupées à entretenir de grandes plantes vertes qui poussaient aux alentours d’un bassin d’eau orné de quelques statuettes.

Il se dit que ces immondes petites figurines d’albâtre devaient revêtir un sens particulier pour les Putes du Seigneur.

Une des Sœurs silencieuses fit un signe vers la gauche, invitant Loïs à avancer.

Conscient qu’il n’avait pas vraiment le choix, il obtempéra et remarqua que le léger chuintement qu’il avait entendu en entrant dans la pièce provenait d’un bain à bulles dans lequel baignait une femme.

Elle sembla remarquer l’intrusion dans son espace vital et redressa lentement la tête.

Une lègère pression dans le dos l’avertit qu’il devait avancer davantage.

Une Sœur qui était assise à côté du bain à bulles sembla remarquer un signe imperceptible de la part de celle qui se baignait, et elle se releva avant de s’éloigner.


- Alors vous voilà ! dit la femme, dont seule la tête émergeait de l’eau.

Loïs ne réagit pas.

La femme, âgée en apparence d’une quarantaine d’années, mais qui en avait probablement davantage, le toisa un instant.

- Je suis la Mère Supérieure Ana. Vous vous êtes introduit ici, dans notre demeure.

J’avoue que nous sommes choquées par une telle attitude.

Mal à l’aise, Loïs  déglutit avec peine alors qu’il sentait la présence d’autres Sœurs qui venaient d’entrer dans la pièce.

Il avait déjà eu affaire à pas mal de cultes post-Eclatement : l’Eglise du Renouveau Christlamique, les Néoanimistes, les Pères Financiers qui brassaient des milliards dans tous les grands centres urbains du monde, les Enfants de Judas, les Frères de la Doctrine Obscurantiste qui préconisaient une ère de rédemption religieuse de mille ans pour purifier l’humanité de ses pêchés… Mais c’était la première fois qu’il mettait les pieds dans un immeuble voué entièrement à l’un de ces cultes.

Et il eut l’impression que la femme qu’il avait devant lui n’était pas n’importe qui au sein de sa propre hiérarchie.

 

- Je suis ici pour affaires.

- Vous êtes ici pour commettre un vol ! rétorqua la Mère Supérieure.

Ou bien pour nuire à notre ordre, et vous interposer entre la volonté de la Voix Ultime et son accomplissement.

Cette remarque sembla faire tressaillir les Sœurs qui se trouvaient à proximité.

- Je ne m’occupe pas de vos croyances.

Je suis venu chercher quelque chose.

La Mère Supérieure le toisa un instant en silence, puis elle se leva délicatement.

L’eau dégoulina le long de son corps et deux Sœurs se précipitèrent dans sa direction avec une longue serviette de bain.

Elles l’essuyèrent brièvement et leur supérieure les congédia d’un geste.

Elles s’éloignèrent à reculons et reprirent la position qu’elles occupaient quelques instants plus tôt.

Juste avant que la Mère Supérieure achève de refermer la serviette de bain autour d’elle, Loïs eut le temps de remarquer de larges cicatrices dans le bas du ventre, juste au-dessus du pubis, et dans l’aine.

Altérations chirurgicales ! Il en était persuadé.

On racontait que les plus hautes dignitaires parmi les Sœurs étaient les seules pourvoyeuses en ovules à féconder au moyen des gènes modifiées préparés par les généticiennes.

Leur matrice était traffiquée pour répondre à des considérations qui échappaient à sa compréhension.

Elle quitta le bain à bulles et alla s’asseoir à une table à quelques mètres de là.

Un livre était ouvert, et elle y plongea le regard. Sans relever les yeux, elle reprit :

- Vous voyez, ce bain que je viens de quitter.

Si vous y plongiez, vous péririez en quelques heures. Votre organisme n’en supporterait pas les effets.

Loïs ne put s’empêcher un bref regard vers la cuve de marbre dans laquelle barbotait toujours une eau à peine fumante.

- Si je décidais de vous soumettre pour vous prélever vos gamètes par un simple coït, dit-elle toujours plongée dans son livre, il y a également peu de chances que vous surviviez.

Il ne put réprimer un frisson à l’idée de cette perspective. Elle releva les yeux, et laissa peser son regard sur lui un instant.

 

- Les deux Sœurs qui sont venues vous chercher ont renoncé à leur sexualité pour développer des aptitudes physiques entièrement dédiées aux rôles qu’elles sont censées remplir au sein de notre ordre.

Bien d’autres parmi nous ont renoncé à l’intégrité de leur anatomie pour servir la Voix Ultime au mieux de leurs capacités.

Elle se ménagea une pause, puis reprit :

- Ici, l’environnement est très inhospitalier pour les gens tels que vous.

Tout a une raison d’être et chacune sait où est sa place…

Quel est donc votre place dans tout ceci, vous qui vous êtes permis de violer l’intégrité de notre espace de vie ?

Loïs sentit les deux armoires à glace exercer une lègère pression dans son dos, comme pour le convaincre de réagir avant de courroucer davantage leur supérieure.

- J’ai été payé pour récupérer quelque chose.

- On récupère ce qui a été volé. Qu’avons-nous volé pour que vous soyez ici pour le récupérer ?

- Un génome.

La mère supérieure laissa un léger sourire ourler ses lèvres.

Loïs interpréta cela comme une autoristion à continuer.

- Une de vos… une Sœur, qui s’est fait passer pour une pute, à emporté quelque chose qu’un type voudrait récupérer. C’est pas à lui, c’est à son fils. Le fils est mort, et le père veut s’en faire refaire un autre.

Comme l’ancien.

- Tout ce qui entre ici est à nous, jeune homme.

 

Le ton implacable de cette réplique, associé au fait que cela devait selon toute vraisemblance s’adresser également à lui-même, lui donna froid dans le dos.

Il s’efforça de chasser les images que son imagination avait semées dans son esprit quelques instants auparavant.

Il commença à se sentir vraiment mal à l’aise.

Il avait la nausée, et sa gorge le serrait terriblement.

Une crampe le prit dans le ventre et il se courba pour combattre la douleur.

Il était convaincu que ces saloperies de Sœurs lui avaient fait quelque chose pour le diminuer.

C’était une pratique qui n’était pas rare.

On dégradait physiquement son interlocuteur pour bien lui faire comprendre qu’on avait le dessus, et que les choses n’étaient pas près de changer.

On était toujours moins sûr de soi quand on était terrassé par des crampes et que du vomi dégoulinait de la bouche, elle-même figée dans un rictus de douleur.

Lorsqu’il eut fini de vomir sur le carrelage auparavant impeccable, il se redressa et constata qu’une serviette lui était tendue.

Il ne savait trop comment interpréter ce geste, mais il la prit et entreprit de s’essuyer.

La saveur infâme de la gerbe lui arrachait la gorge, et lui emplissait les narines !

Déjà, deux Sœurs s’affairaient pour nettoyer la flaque encore chaude qui s’étalait sur le sol.

 

On lui tendit un verre d’eau.

Il le prit, puis il hésita.

Il regarda en direction de la Mère Supérieure.

Elle n’avait apparemment raté aucun détail de la scène.

- Vous pouvez boire en toute sécurité, dit-elle.

Il choisit de tenter le coup et but une gorgée qu’il avala en faisant la grimace.

Il évalua sa propre survie, puis en prit une autre qu’il fit voyager dans sa bouche pour en faire disparaître ce goût désagréable.

- Vous allez me tuer, fit-il.

- Non, jeune homme. Nous ne sommes pas des criminelles.

Je vous propose un marché.

Il n’en croyait pas ses oreilles.

La Mère Supérieure des Putes en personne lui proposait un marché !

Il ne savait trop s’il devait se réjouir de cette issue apparente, ou bien se méfier davantage.

Il opta pour les deux possibilités en même temps.

Il se doutait que cette sale bonne femme était loin d’être une sainte, mais son instinct de survie eut vite fait de prendre le dessus.

- Qu’est-ce que vous voulez de moi ?

La Supérieure du Couvent le regarda un moment, puis elle finit par se lever.

Elle laissa tomber la serviette de bain et se laissa aider à enfiler une robe grise et blanche.

Elle approcha de Loïs, et les Sœurs s’écartèrent à son passage.

La flaque de vomi avait totalement disparu. Lorsqu’elle passa devant lui, elle lui dit juste :

- Suivez-moi.

 

Après une seconde d’hésitation, il lui emboita le pas et ils se retrouvèrent tous les deux dans le couloir.

Elle l’attira silencieusement vers l’ascenseur et ils entrèrent aussitôt.

Une fois dans la cabine, l’atmosphère feutrée lui procura une sensation étrange.

Il se demandait bien ce qu’elle lui voulait ! Que lui fallait-il ? De la compagnie masculine, pour la changer de  toute cette floppée de femelles trafiquées et rafistolées ?

Il ne savait pas si il devait espérer qu’elle lui saute dessus.

Mais il se souvint soudain de son avertissement concernant son métabolisme inadapté à la plupart des choses, ou des personnes, qu’il serait amené à rencontrer dans cet endroit.

Tout ces saloperies de femmes dégénérées étaient tellement modifiées, se dit-il, que leur biochimie en devenait incompatible avec celle de la plupart des gens, voire même létale !

Encore une de leurs foutues transformations pour se préserver de l’influence extérieure, se dit-il encore !

Elles ne renonceraient pas facilement à leurs spécificités et aux sécurités que cela leur apportait.

Et avec son allure passablement conventionnelle, mises à part quelques cicatrices bien placées, la Mère Supérieure était vraisemblablement une des plus altérées des Putes du Seigneur de la ville!

 

Lorsque les portes s’ouvrirent sur un niveau souterrain, Loïs constata que l’endroit n’avait plus rien de luxueux.

Au contraire, il s’agissait plutôt d’un niveau fonctionnel, aux murs peints en blanc ou en gris, avec des vitres épaisses, et une série de Sœurs qui s’affairaient avec des tenues comparables à celles qu’il se serait attendu à trouver dans un labo quelconque, ou dans un hôpital privé.

 

La Mère Supérieure le guida en silence le long du couloir.

Par les vitres qui donnaient sur les différents labos, car maintenant il était convaincu qu’il s’agissait bien de cela, il ne put identifier tout ce qu’il vît.

Parce qu’il avait déjà traversé des labos clandestins, il put identifier des équipements tels que des chromatographes à qaz, une centrifugeuse, des agitateurs magnétiques avec bains chauffants, un rotavapeur de petite capacité et un spectro.

Les Sœurs semblaient occupées à diverses tâches.

Il en vit furtivement une parfaitement consciente, en position gynécologique, se faire triturer les organes par une de ses semblables.

Une autre était endormie sur une table médicale, dans une salle qui avait tout du bloc opératoire.

La pièce dans laquelle ils entrèrent était isolée du couloir par une lourde porte, protégée par un code d’accès, avec identification digitale et rétinienne.

 

Loïs était tendu.

Il se laissait manœuvrer sans réagir !

Et qu’aurait-il pu faire ? se demandait-il.

Il se demandait aussi pourquoi cette femme l’emmenait dans cette zone de leur maudit Couvent, manifestement davantage sécurisée que le reste du bâtiment.

D’ailleurs, il était convaincu de n’avoir vu aucune trace de cette section dans la projection holo qu’il avait étudiée, en se plongeant dans la base de données.

Quand il voyait tout cela, et quand il repensait aux lacunes de son réseau d’information en ce qui concernait le système de sécurité qui l’avait épinglé comme un débutant, il se dit que s’il s’en sortait, il devrait reconsidérer ses méthodes, et ses fréquentations.

Des Sœurs les regardèrent passer, et il crut distinguer un semi-sourire ourler leurs lèvres, ce qui ne fit qu’accroître son anxiété.

La Mère Supérieure s’arrêta, et le considéra du regard.

Un regard qui n’était ni arrogant ni menaçant, mais qui avait quelque chose d’effrayant.

Des rangées complètes de petits compartiments couvraient toute la surface du mur devant lequel ils s’étaient arrêtés.

Une multitude de petite portes blanches étaient réparties sur toute la hauteur.

Probablement des centaines.

Loïs contempla ce décor invraisemblable et se risqua à prendre la parole :

- Qu’est-ce que c’est que ça ?

- Notre patrimoine, jeune homme !

Le fruit de nos récoltes, et de nos propres développements.

Loïs resta un moment silencieux un moment. Il venait de comprendre.

- Des congélateurs ?

- C’est ici que nous conservons le fruit de notre travail, à l’écoute de la Voix Ultime.

C’est ici que vous trouverez ce que vous êtes venu chercher.

Mais je pense qu’il est inutile de préciser que vous n’emporterez rien de ce qui se trouve ici.

Vous n’avez pas le privilège d’y toucher.

- Alors qu’est-ce que vous attendez de moi ?

- Nous avons du travail pour vous.

Il n’en revenait pas.

Il s’était laissé convaincre qu’on allait le démolir, et voilà qu’on lui proposait du boulot.

- Quoi ? Vous voulez m’embaucher ?

- C’est pour ça que nous vous avons attiré ici.

Loïs passa un moment à digérer ce qu’il venait d’entendre.

Il ne savait trop s’il devait la boucler, ou bien hurler sa colère à la tête de cette femme qui l’avait manipulé.

Il trouva la volonté d’opter pour la première alternative.

- Nous savions que vous n’auriez pas accepté cette entrevue de votre plein gré, reprit-elle.

Une mise en scène simple et efficace s’imposait.

Il sentait une colère incommensurable s’emparer de lui.

- Vous êtes des ordures, vous et toute votre clique de salopes ! éructa-t-il.

Elle ne broncha pas.

- Surveillez vos paroles, jeune homme.

Votre émoi est compréhensible, mais vous vous trouvez dans un lieu qui ne tolère pas un tel langage.

Sa réplique avait été énoncée sur une ton calme et posé, mais il avait bien senti qu’il avait tout intérêt à mettre sa colère en veilleuse un moment.

- Qui est ce type que vous avez payé pour m’embarquer dans cette combine ?

- Cela n’a aucune importance ! Ce qui compte, c’est le travail que nous vous proposons.

Loïs fit un effort qu’il trouva surhumain pour contenir sa frustration.

- En quoi consiste cette… offre ?

- Notre patrimoine, dit-elle en posant une main délicate sur le mur couvert de compartiments réfrigérés, souffre de certaines lacunes.

Il souffre d’un biais dû au fait que nous n’avons pas nos entrées dans tous les domaines de la société actuelle. Nous allons devoir davantage recourir à d’autres méthodes, plus subtiles et plus délicates, pour renforcer notre assise dans ce monde.

Nous voulons assurer notre survie, et cela nous force à recourir à des méthodes compétitives vis-à-vis de nos rivaux, qui ne s’encombrent pas de scrupules pour agir.

Nous avons besoin des services d’employés tels que vous, par exemple, pour nous aider à combler ces lacunes. Des employés en marge de notre ordre religieux.

- Vous voulez que je fasse le sale boulot pour ne pas que vous vous salissiez les mains, c’est ça ?

Pour ne pas ternir l’image de votre ordre religieux.

 

Elle ne sembla pas réagir au dédain manifeste avec lequel il venait de  s’exprimer.

- Voyez ça comme vous voulez, jeune homme.

Mais ne me dites pas que ça vous choque !

Après tout, c’est bien comme ça que vous survivez dans la pourriture du monde extérieur, n’est-ce pas ?

Vous avez toujours été un voleur, un pirate informatique, un homme sans scrupules qui n’hésite pas à recourir à toutes les méthodes possibles pour accomplir ce pourquoi on vous paie.

  Vous êtes un mercenaire sans loi, vous pourriez nous être utile.

Ce que nous vous proposons, c’est de continuer ce que vous avez toujours fait, mais à notre service.

Nous vous offrons un emploi stable, Loïs, mais qui exigera de vous une certaine discrétion.

Il se frotta la visage avec la paume des mains, et tenta d’assimiler les implications de cette conversation inattendue.

Il soupira, puis considéra son interlocutrice un moment.

- Et si je refuse ?

La Mère Supérieure laissa un long silence s’apesantir.

- Vous ne refuserez pas.

Le ton froid et sans réplique qu’elle venait d’employer le fit frémir malgré lui.

Qu’est-ce que cette crapule pouvait bien avoir en tête ? , se demanda-t-il.

Elle se retourna et ouvrit un des petits compartiments qui se trouvait juste derrière elle.

Tout en manipulant la commande d’ouverture, elle fit d’un ton calme et posé :

- Nous avons quelque chose qui vous appartient, jeune homme.

Il sentit son sang se glacer.

Elle tira le fond coulissant du petit compartiment.

Un petit casier se dégagea et elle en souleva le couvercle.

- Contrairement à ce que vous pensez, cela fait un certain temps que vous êtes ici.

Votre tentative d’incursion dans notre demeure ne date pas d’hier.

Cela fait quatre jours que vous êtes parmi nous.

De ses mains délicates et expertes, la Mère Supérieure dégagea un sachet de la glace fine qui l’entourait dans le casier. Loïs sentit sa gorge se nouer, et il dut fournir un certain effort pour respirer.

Elle le regarda droit dans les yeux, et reprit :

- Vous tenez certainement à récupérer ceci, c’est pourquoi je suis convaincue que vous n’allez pas décliner notre offre.

Il y a des propositions que l’on ne refuse pas, jeune homme.

Et je pense que celle-ci en est une.

Il fut pris comme d’un vertige.

 

Pour le seconde fois de la journée, il se mit à vomir sur le sol, appuyé contre le mur blanc.

La Mère Supérieure le laissa achever patiemment, le laissant reprendre ses esprits.

Elle ne lâchait pas le sachet froid, tout en continuant à le manipuler négligemment, attendant qu’il se redresse.

Il ne pouvait pas y croire !

Il étouffait, et sa tête continuait à tourner. Il n’osait pas regarder ce que cette immonde femme tenait dans sa main, mais il était convaincu de savoir de quoi il s’agissait. Il ne sentait rien !

Aucune douleur. Aucune gêne. Il ne s’était douté de rien, mais il était convaincu d’avoir tout compris.

Jamais il n’aurait cru cela possible !

Les Putes du Seigneur le tenaient !

- Alors ? s’enquit-elle.

Il ne pensait qu’à une seule chose.

Il aurait aimé vérifier, mais il n’osait pas le faire.

Comme si elle avait lu dans ses pensées, elle fit :

- Je pense que vous avez parfaitement compris les termes de notre contrat.

Je vais vous laisser dans votre intimité un moment, afin que vous puissiez vous familiariser avec votre nouvel état. Vous êtes en état de choc.

Nous reprendrons cette conversation plus tard.

Il luttait pour garder une respiration régulière.

Il ne pouvait s’empêcher de vouloir observer ce que son interlocutrice tenait à la main.

- Je vous rassure tout de suite.

L’intervention a été propre, et l’altération minime.

Nous sommes parfaitement en mesure de restituer votre intégrité, à laquelle vous semblez tant tenir, une fois que vous nous aurez satisfaites.

Il parvint à soutenir son regard un moment, mais il ne se sentait pas très bien.

Il la vit ranger le sachet dans son environnement réfrigéré, et faire glisser le casier délicatement dans le mur, après quoi elle referma la porte et indiqua à Loïs la direction de la sortie.

Elle le précéda, et il la suivit machinalement.

Le vertige ne s’estompait pas, mais le centre de sa pensée était désormais figé sur une seule chose.

Désormais, une seule pensée l’animerait et motiverait ses actes.

Pour la première fois de sa vie, il se rendait compte qu’il avait un but dans l’existence.

Une nouvelle vie venait de commencer pour lui.

Et cette nouvelle existence, il était bien résolu à la consacrer à atteindre cet objectif double.

 

La première part de cet objectif était de récupérer ce qu’on venait de lui prendre.

La seconde, c’était faire payer à ces saloperies de Putes du Seigneur ce qu’elles venaient de lui faire.

Et il prendrait un pied phénoménal à s’occuper d’elles !

Ils sortirent de la pièce et la porte sécurisée se referma après leur passage.

Il prit la petite capsule qu’on venait de lui tendre.

Et lorsqu’il entendit qu’on lui en donnerait régulièrement pour compenser les déficiences hormonales que son nouvel état allait engendrer, il réalisa à quel point les Putes du Couvent le tenaient, mais le tenaient vraiment là où il aurait mieux aimé ne jamais les voir foutre leurs mains !

 

 

 

 

                                                                        Liège, juillet 2004

Par Michaël De Becker - Publié dans : Les nouvelles de Michaël - Communauté : Ecriture Ludique
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Commentaires

Ben voilà, moi je suis là!!!
Mais juste pour te faire un petit coucou. Je n'ai hélas pas beaucoup de temps pour lire ton billet d'aujourd'hui, mais promis je ferais ça Lundi quand la maison sera au calme.
Passe un bon week-end.
Bisous.
Domi.
Commentaire n°1 posté par dimdamdom59 le 08/08/2009 à 11h17
J'avais oublié, j'ai transmis l'adresse de ton blog à Lina, qui j'ai vu est passée te visiter. Je ne sais pas si tu as eu l'occasion de parcourir son blog, mais franchement si tu avais l'occasion de le faire cela lui ferait grand plaisir. Je crois que de par ta phylosophie de vie tu pourrais lui apporter énormément. Je te rappelle ses coordonnées.
Moi personnellement je l'apprécie beaucoup et elle aussi m'apporte énormément.
Le printemps de Lina.
http://linareina.blog4ever.com/
Bisous.
Domi.
Commentaire n°2 posté par dimdamdom59 le 08/08/2009 à 11h23
promis j'irai :-)
Réponse de Nin Ka le 10/08/2009 à 16h30
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